Dressons la table


Dans un monde où les trajectoires artistiques semblent souvent tracées d’avance, celle de Marc Hervieux détonne par son unicité. Ténor au timbre chaud, animateur rassembleur et aujourd’hui directeur général du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec, il incarne le rare mariage entre talent brut et enracinement populaire. Né à Hochelaga-Maisonneuve dans un quartier où la culture n’allait pas de soi, il a pourtant trouvé dans l’art une voie d’expression, un refuge et un moteur.

De ses premiers élans d’enfant rêveur aux grandes scènes internationales, Marc Hervieux n’a jamais perdu ce lien avec l’enfant qui croyait, déjà, que la passion pouvait éclore même là où on ne l’attend pas.


Mémère Hervieux


Il y a des enfants qui rêvent de devenir astronautes, d’autres de conduire des camions de pompier.

Et puis il y avait Marc Hervieux, p’tit gars d’Hochelag, qui rêvait — sans trop le savoir — de transformer sa vie en spectacle.

Dans le Montréal des années 70, la culture n’était pas une évidence. Le quartier d’Hochelaga, encore marqué par le bruit des usines et les ruelles poussiéreuses, n’était pas le genre d’endroit où l’on croisait des chanteurs d’opéra en herbe. Mais au milieu des chantiers et des logements modestes, un garçon hyperactif, curieux de tout, commençait déjà à inventer son monde à lui.


« À l’école primaire, j’écrivais mes propres pièces de théâtre, raconte Marc. Je les répétais dans la cour de mon ami Yves Lavigne, parce qu’il y avait d’la place en masse chez lui. Je faisais tout : les décors, les costumes, la mise en scène… et je jouais le premier rôle. Toujours celui de ma grand-mère. »


Sa grand-mère vivait avec sa famille. Elle est vite devenue un personnage central de ses créations enfantines.

Tellement central qu’à l’école Saint-Mathias, le surnom de Marc était tout trouvé :     « Mémère Hervieux ».

Sa grand-mère était drôle et aimante— une présence lumineuse dans un monde parfois rude.

Ce n’était pas seulement un personnage à imiter : c’était le cœur battant de la maisonnée.


« On l’adorait, ma grand-mère. Elle a longtemps vécu avec nous avant de partir dans une résidence pour personnes semi-voyantes, raconte-t-il. »


Après son départ, chaque mercredi soir et chaque dimanche après-midi, la famille allait lui rendre visite. C’était une règle non écrite : on s’occupe des siens.

Et dans le salon commun du foyer, un piano attendait les visiteurs. Là, accompagné par Madame Frenette, une résidente qui jouait du piano, mini Marc se mettait à chanter. Deux heures durant, il reprenait les chansons que sa grand-mère lui avait apprises à la maison — des airs d’un autre temps, des mélodies qui faisaient remonter les souvenirs jusque dans les cœurs les plus fatigués.


« Ma grand-mère perdait la mémoire, mais elle se souvenait de toutes les chansons. C’est ça, la force de la musique. »


Ce rituel tendre et discret a marqué profondément le futur ténor. C’est là, dans les rires étouffés et les applaudissements tremblants, qu’il a compris le pouvoir de la voix : celui de rallumer quelque chose chez l’autre.


De ce lien est née une compréhension instinctive : la musique ne sert pas seulement à briller, elle sert à relier — entre une grand-mère et son petit-fils, entre un souvenir et le présent, entre la perte et la lumière.

L'école du possible


Derrière l’humour et la débrouillardise de l’enfant, il y avait déjà une rigueur et une passion hors du commun.

Marc ne se contentait pas de jouer : il présentait ses spectacles aux élèves, aux enseignants, et même… aux religieuses du quartier. Dans les sous-sols d’église de son quartier, entre les chaises pliantes et les vieux rideaux, le petit Hervieux faisait déjà vibrer son premier public.


« On n’avait pas de moyens, mais les gens autour de moi disaient toujours : oui, on va le faire. Et on le faisait. »

Cette bienveillance du milieu, dans un contexte modeste, a profondément marqué le futur ténor. Il s’en souvient avec gratitude — ces directeurs d’école qui acceptaient ses idées, ces sœurs qui ouvraient leurs portes, ces profs qui disaient oui sans budget ni programme. Ce sont eux qui ont planté les premières graines de sa confiance.

C’est ça, l’enfance, au fond. La possibilité de toucher à tes rêves, même quand t'en as pas les moyens.

(Marc Hervieux)

À l’adolescence, le goût du spectacle ne l’a jamais quitté. Au secondaire, à Chomedey-de-Maisonneuve, il continue d’organiser des galas et de créer des projets de toutes pièces.


Mais c’est dans un cours technique, censé enseigner le maniement du métal et de l’électricité, que son sens de l’initiative éclate à nouveau.


« J’avais dit à mes profs : au lieu de fabriquer des cabanes à moineaux, pourquoi on ne ferait pas des spots pour nos spectacles ? On va tout fabriquer nous-mêmes — métal, électricité, tout ! »


Les enseignants, plutôt que de freiner cet élan, l’ont encouragé. Certains restaient même après la fin des classes, durant l’été, pour terminer les projecteurs avec les élèves. Une leçon de passion et de solidarité que Marc n’a jamais oubliée.


« C’est ça qui a fait la différence, dit-il. Ils m’ont supporté là-dedans, et j’y ai cru. »


À treize ans, déjà doté du gabarit d’un adulte, il rejoint une troupe de théâtre amateur du marché Maisonneuve — parmi des acteurs adultes.


Grâce à son frère, il obtient sa place.

Grâce à son talent, il la garde.

L'enfant du hasard


Marc Hervieux affirme qu’il est « arrivé par accident ». Pas dans le sens dramatique du terme, mais dans celui, plus tendre, d’un imprévu venu bouleverser une vie de famille déjà bien remplie.


« Moi, je suis le bébé… arrivé tard. Et il faut dire qu’à la maison, ce n’était pas toujours facile. Quand mes parents ont su que j’arrivais, ils étaient inquiets. Ils se demandaient : “Comment on va faire pour arriver ?” »


Les temps étaient durs, les salaires modestes.


Alors, le petit Marc a vite appris à se débrouiller. « Je venais dîner à la maison avec ma clé dans le cou dès la maternelle. »

Il rentrait seul, réchauffait son repas, puis repartait à l’école, comme des centaines d’enfants de quartiers populaires dans ces années-là. Ce quotidien a forgé son autonomie et sa force tranquille — deux qualités qu’on retrouvera plus tard dans sa façon de tracer sa route, sans jamais attendre qu’on la lui ouvre.

Le point de bascule

Marc n’a jamais eu l’impression de "découvrir" sa voix car celle-ci avait toujours été là. À vingt-trois ans, il passa les auditions du Conservatoire de musique de Montréal.
Un pari audacieux : il n’avait aucune formation classique, ne lisait pas la musique et n’avait jamais vu un opéra complet. Il s’y faufila presque par hasard, après avoir été repéré dans une pièce où il devait chanter un extrait de Don Giovanni — appris à l’oreille.

Je n’étais même pas supposé être à cette audition-là. Je connaissais quelqu’un dans la production, je me suis faufilé… et finalement, c’est moi qu’ils ont pris.

(Marc Hervieux)

Ce coup de hasard devint le point de bascule de sa vie. Il reçut même une offre d’une prestigieuse université américaine, avec une bourse de 60 000 $ par année. Faute de bien parler la langue, il opta tout de même pour sa ville…Montréal.

Ce choix, en apparence prudent, s’avérera déterminant.


Au Conservatoire, il plongea dans un univers qu’il ne comprenait pas encore, mais qui le fascinait. Les débuts furent difficiles : il dû rattraper des années de théorie, apprendre le solfège, la dictée musicale, le rythme.


« J’allais aux examens, j’écoutais… puis je remettais ma feuille blanche avec mon nom dessus. Mais je voulais qu’ils voient ma volonté d’apprendre. »


Chaque jour était une leçon d’humilité et de persévérance pour lui. Au conservatoire, il se retrouva parfois dépassé, confronté à des jeunes prodiges de quatorze ou quinze ans qui maîtrisaient parfaitement le solfège et les examens de formation auditive, alors que lui, peinait à suivre.


Et cette volonté, justement, devint sa signature.


L’enfant autonome, celui qui rentrait dîner seul à la maison, trouva dans la rigueur de la musique classique une nouvelle forme de liberté : celle de se dépasser.

Tenor lyrique, une rareté


Cinq ans plus tard, il intègre l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal. Deux ans d’apprentissage intensif, de rôles secondaires, de nuits blanches et de répétitions sans fin.


Puis vient un stage à Miami, au Advance Role Preparation Studio en association avec le Florida Grand Opera, où il perfectionne son art pendant deux mois intensifs! Il découvre un monde encore plus exigeant, mais aussi incroyablement stimulant.


Il est le seul ténor parmi quatorze femmes, chargé de chanter avec chacune d’elles dans différents opéras : La Traviata, Carmen, La Bohème, Tosca.


« J’ai eu la chance d’être ténor lyrique, une voix assez rare. À mon retour, ça m’a permis de jouer tous les petits rôles à l’Opéra de Montréal. J’étais tout le temps sur scène. »

Briser les cadres et tracer sa propre voie


Quand Marc Hervieux décide de s’aventurer hors des sentiers battus, en interprétant Ginette Reno, Joe Dassin ou d’autres classiques de la chanson populaire après une carrière lyrique, certains lèvent les sourcils. Dans le milieu de l’opéra, très traditionnel et élitiste, ces choix sont parfois perçus comme une rupture, presque une trahison. En revanche, pour Marc, il vaut mieux s’entourer de celles et ceux qui partagent son énergie et son enthousiasme, quitte à en perdre quelques-uns en cours de route. Ainsi, cette philosophie lui a permis de garder le cap malgré les critiques et les regards condescendants. Les premières réactions négatives, parfois méprisantes, n’ont jamais éteint son désir de créer et d’oser. Au contraire, elles l’ont poussé à se recentrer sur ce qui compte vraiment : sa passion, son art et sa liberté de choix.


Aujourd’hui, il l’affirme sans détour : « Ceux qui n’aiment pas ce que je fais ont tout à fait le droit de le dire, mais ce n’est pas mon problème. Moi, je me concentre sur ceux qui m’encouragent, sur ceux qui partagent ma vision. »


Cette attitude l’accompagne également dans son rôle de directeur général des NEUF conservatoires du Québec. Avec un rythme effréné, il parcourt la province de Rimouski à Val-d’Or, de Gatineau à Saguenay, tout en restant proche de ses équipes et de ses étudiants. Pour lui, la gestion des conservatoires n’est pas seulement une question de leadership technique : il s’agit de créer un milieu vivant, ouvert, rassembleur, où la rigueur et l’exigence artistique ne sont pas contradictoires avec la créativité et la curiosité.


« Quand je suis arrivé, le conservatoire était vraiment dans le creux de la vague. Récemment, on a refait un sondage de satisfaction auprès des employés et étudiants : 92 % disent adhérer à notre vision. Ça prouve que l’on peut être exigeant tout en étant ouvert et en donnant de la place à l’humain. »

Créer du momentum


Marc assume pleinement son hyperactivité et son énergie débordante, qu’il voit comme un atout. Il gère plusieurs projets simultanément et sait créer du momentum autour de ses idées. Cette capacité n’est pas seulement technique : elle fait partie de sa personnalité, de sa façon d’être dans le monde.


« Je gère toujours dix millions d’affaires à la fois. Ce n’est pas un problème et je ne me mets pas de limites inutiles. Je vais toujours essayer avant de dire que je ne suis pas capable d’accomplir quelque chose. »


Cette énergie, il l’applique aussi dans sa vie personnelle. Père de trois filles et anciennement en couple pendant plus de vingt-six ans, il reconnaît la complexité de la vie affective et de la séparation, mais avec lucidité et bienveillance :

« On s’améliore avec le temps. On fait des erreurs, mais on apprend. On devient meilleur. »


Dans sa carrière artistique, Marc Hervieux a toujours cherché à vivre pleinement le rôle qu’il incarne. Pour lui, chanter ou jouer sur scène n’est pas une performance vide : c’est un moyen de transmettre des émotions, de raconter des histoires, de toucher des vies. Il ne se limite jamais aux critères académiques ou aux attentes des autres ; il cherche à faire résonner la musique et le texte dans la vie réelle.


À travers son parcours, Marc a toujours cultivé une philosophie simple mais profonde : être curieux, oser, ne pas se mettre de barrières, apprendre de chaque expérience. C’est cette curiosité qui continue de guider ses choix artistiques et sa direction des conservatoires. Il refuse de laisser les conventions ou les préjugés limiter sa créativité.


« Dans ma carrière, j’ai toujours essayé toutes sortes de choses, sans barrières. »


Même après plus de trente ans de scène et de voyages incessants, il continue de se mettre en mouvement. Chaque projet, chaque spectacle, chaque initiative est pour lui une nouvelle aventure, une occasion de grandir et de transmettre.


Ainsi, Marc Hervieux incarne une vision de l’art et de la vie où la tradition et l’innovation se complètent, où l’exigence se conjugue avec la liberté, et où la curiosité et l’énergie deviennent des forces de rassemblement. De sa jeunesse à Hochelaga à son rôle de référence dans le paysage musical québécois, il démontre qu’un artiste peut briser les cadres, suivre sa propre voie et inspirer les autres tout en restant profondément lui-même.

Chaque fois que j’arrive avec un projet, je pousse, je fonce, et ça marche. Ça fait partie de ma vie. Je n’ai pas l’intention de m’arrêter.

(Marc Hervieux)

Le mot de la fin


Au fil de son parcours, de ses débuts modestes jusqu’aux scènes et conservatoires du Québec, Marc Hervieux incarne une vérité simple mais profonde : le talent n’est rien sans audace, et la réussite n’a de sens que si elle touche les autres. Il nous rappelle que chaque rêve, même né dans un milieu ordinaire, peut devenir exceptionnel lorsqu’on ose, lorsqu’on persévère, et surtout lorsqu’on choisit de se concentrer sur ceux qui nous soutiennent plutôt que sur ceux qui doutent.

Sa voix, sa curiosité et son énergie débordante ne sont pas seulement des instruments artistiques : ce sont des invitations à oser, à créer et à ne jamais se poser de limites inutiles.


Aujourd’hui, Marc Hervieux laisse derrière lui plus que des chansons et des rôles lyriques ; il laisse un héritage de passion, de courage et de générosité.


Et pour chaque jeune artiste, chaque rêveur qui l’écoute, son message est clair : soyez curieux, soyez courageux, prenez votre place, et surtout, n’arrêtez jamais de croire que vos rêves ont le droit d’exister, peu importe d’où vous venez.

Parce que, comme Marc l’a montré tout au long de sa vie, les plus belles réussites prennent souvent racine dans les débuts les plus modestes — mais seulement pour ceux qui osent croire en leur propre potentiel. 


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