Dressons la table
Annie Larouche fait partie de ces femmes qui ne se contentent pas de suivre le mouvement : elles le créent. De la ligne de touche du Stade Percival-Molson à la tête d’une équipe professionnelle, le parcours d’Annie Larouche incarne la persévérance, la passion et la vision. Figure emblématique du sport montréalais, elle a su gravir tous les échelons d’un univers longtemps dominé par les hommes, pour devenir aujourd’hui présidente des Roses de Montréal, la nouvelle franchise féminine de soccer de la Super Ligue du Nord.
Après plus de 25 ans au sein des Alouettes de Montréal, où elle a dirigé la Fondation et façonné les relations communautaires du club, puis un passage marquant à la tête de l’Alliance de Montréal en basketball, Annie Larouche continue d’ouvrir la voie à une génération de femmes ambitieuses. À travers son leadership humain, son engagement social et sa conviction que le sport est un moteur d’égalité et de fierté collective, elle redéfinit le visage du sport professionnel au Québec.
Pionnière et modèle d’audace féminine, son histoire n’est pas seulement celle d’une carrière réussie : c’est celle d’une femme qui transforme chaque défi en opportunité et chaque équipe en communauté.
L'ascension
Derrière la femme d’affaires aguerrie et la présidente des Roses de Montréal se cache une athlète de cœur, une passionnée du mouvement, de la rigueur et du dépassement. Avant de siéger à des tables de direction et de redéfinir le rôle des femmes dans le sport professionnel, Annie Larouche a d’abord été gymnaste, danseuse et cheerleader.
« Le sport, c’est ce qui m’a construite », confie-t-elle. « Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours été bien dans la discipline, dans la structure. Beau temps, mauvais temps, tu te présentes à ton entraînement. Tu ne réussis pas du premier coup, mais tu recommences. C’est ça, la persévérance. Et ça m’a servi toute ma vie. »
Cette ténacité, ancrée dès l’enfance, l’a suivie partout — du Palais de justice de Montréal, où elle travaillait comme greffière en affaires criminelles, jusqu’aux bureaux des Alouettes, où elle a fait son entrée presque par hasard… ou plutôt par conviction.
“ Les Alouettes m’ont offert une place à la table. ”
(Annie Larouche)
Il n’y avait pas de chance là-dedans.
Elle avait travaillé fort pour se rendre là, mais ils avaient vu quelque chose en elle.
Quitter un emploi stable pour un poste incertain dans une équipe de football qui venait à peine de renaître ? Il fallait oser.
« Ma mère était découragée, » raconte-t-elle en riant. « Chez nous, quand t’as une job au gouvernement, t’as la sécurité. Mais moi, j’ai choisi la passion. Je me suis dit : si ça ne marche pas, je rappellerai le Palais. »
Vingt-cinq ans plus tard, l’histoire lui donne raison.
Mais si son parcours impressionne, c’est aussi parce qu’elle a su affronter les regards et les préjugés sans jamais perdre son authenticité. “Oui, il y en avait, des préjugés,” admet-elle. « Les gens voyaient les cheerleaders comme des filles superficielles, des cocottes, Mais moi, je savais ce qu’on valait et le genre d’athlètes qu’on était. Alors je leur disais : viens voir un match, et on s’en reparlera après. »
Aujourd’hui encore, elle se souvient de ceux qui l’ont encouragée à croire en elle. Larry Smith, notamment, alors président des Alouettes, a laissé une marque indélébile.
« Il prêchait par l’exemple. Une fois, il m’a dit : “Tout le monde a droit à son moment de gloire.” Cette phrase-là, elle ne m’a jamais quittée. »
Claude Rochon et Mark Weightman étaient eux aussi de ceux qui voyaient du potentiel en elle et en qui Annie avait toujours été reconnaissante.
Aujourd’hui, Annie Larouche veille à son tour à mettre les autres de l’avant.
« On m’a dit récemment que j’étais un chef d’orchestre : je dirige mes musiciens, mais je suis de dos à la scène. Et c’est vrai : j’aime faire briller les autres. »
Le feu sacré du sport
Chez Annie Larouche, la flamme du sport ne s’éteint jamais. Même après vingt-cinq ans à faire rayonner les Alouettes de Montréal, la dirigeante n’a jamais cessé de chercher le prochain défi. « On a tous besoin de défi, » lance-t-elle, un sourire dans la voix. C’est d’ailleurs cette soif d’apprendre et de bâtir qui l’a poussée, en pleine pandémie, à quitter le football pour se lancer dans une aventure complètement nouvelle : le basketball professionnel.
« J’ai reçu un appel de Mike Morreale, cofondateur de la LECB, me demandant si je voulais partir la nouvelle équipe de basket à Montréal. J’ai réfléchi vingt minutes, » raconte-t-elle en riant. Vingt minutes pour tourner la page sur un quart de siècle d’histoire, et écrire la suite d’un parcours audacieux. « Je carbure aux défis. Le jour où il n’y a plus de projet, je m’ennuie. »
Ce qui la distingue, c’est cette capacité à se réinventer sans jamais perdre le fil de ses valeurs. Peu importe le sport, Annie Larouche reste animée par la même conviction : le collectif avant tout.
« J’ai compris que je suis rassembleuse. Je suis passionnée, transparente, et j’y vais toujours avec mes convictions. Les gens adhèrent à ça. »
Un mot revient souvent dans son discours : rassembleuse. Plus qu’un style de gestion, c’est une philosophie. Là où certains dirigeants construisent des tours d’ivoire, Annie, elle, préfère s’asseoir à la table commune. Littéralement.
« Je n’ai pas de bureau, » confie-t-elle en riant. « Je me promène. Je peux m’asseoir à un îlot, sur un sofa. Les gens viennent me parler quand ils veulent. Ce leadership de proximité, sans hiérarchie rigide, a transformé la culture interne des équipes qu’elle dirige.
Chez elle, chaque voix compte.
« On travaille ensemble, pas en silo. Il n’y a pas de nous autres et vous autres. »
Un leadership de coeur
Mais que l’on ne s’y trompe pas : derrière la bienveillance, il y a aussi une rigueur assumée. « Tout se dit dans la vie. Il faut juste trouver la bonne façon de le dire, » précise-t-elle. Accessible et empathique, oui. Mais exigeante aussi.
Cette confiance, elle la rend tangible. Elle permet à son équipe de respirer, de s’ajuster, de vivre. « Tout le monde vit des choses personnelles. Si ça ne va pas, prends ton temps. On se reparle lundi. »
Une approche humaine, mais lucide. Car dans son univers, la performance ne se mesure pas en heures passées, mais en objectifs atteints. « Je suis flexible, mais si l’objectif n’est pas atteint, je vais le dire. »
Créer une équipe, pour Annie, c’est avant tout créer un climat. Un espace où chacun se sent investi du même rêve, du même but. « Quand les gens partagent la même passion, ils ne comptent pas les heures. Ils regardent l’objectif au bout, et ils foncent. »
Faire fleurir le sport féminin
Quand Annie Larouche parle des Roses de Montréal, sa voix se teinte d’une fierté tranquille, presque maternelle. Après avoir consacré plus de deux décennies à bâtir, encadrer et inspirer dans le sport professionnel masculin, elle signe aujourd’hui un nouveau chapitre : celui du sport féminin professionnel. Et pour elle, il ne s’agit pas simplement d’une nouvelle aventure, mais d’une mission de cœur.
« Ce n’est pas juste une équipe, c’est un mouvement », dit-elle avec conviction.
Dans ses yeux, les Roses ne sont pas qu’un club de soccer — elles incarnent l’avenir d’un sport où les femmes occupent enfin la place qu’elles méritent, sur le terrain comme dans les bureaux. « Le sport féminin a longtemps dû prouver sa valeur. Aujourd’hui, on n’a plus à le faire : on la démontre. »
Cette nouvelle étape dans sa carrière, Annie la vit comme une continuité naturelle de tout ce qu’elle a appris. Sa passion pour le collectif, sa rigueur, son instinct de bâtisseuse, mais surtout, son désir de faire grandir les autres. « J’aime faire rayonner les gens autour de moi. J’aime être ce chef d’orchestre dans l’ombre, celle qui s’assure que tout le monde joue sa note juste. »
Chez les Roses, elle transpose cette vision dans chaque aspect de la structure — du développement des joueuses à la gestion des opérations. Tout repose sur la culture de collaboration et de respect qu’elle cultive depuis toujours. Pas de hiérarchie pesante, pas de distance inutile : « On travaille ensemble, on apprend ensemble, on grandit ensemble. C’est comme ça qu’on bâtit une équipe. »
Mais au-delà du sport, Annie voit dans cette aventure un geste social et symbolique. Faire naître une équipe féminine professionnelle à Montréal, c’est offrir aux jeunes filles un miroir dans lequel elles peuvent se reconnaître. « Quand une petite fille peut dire : Je veux être une Rose, c’est que quelque chose a changé. »
Changer les codes, une génération à la fois
Quand on lui parle de son rôle dans l’évolution du sport québécois, Annie Larouche esquisse d’abord un sourire modeste. Puis, le ton se fait plus réfléchi, presque ému. Ce qui la rend la plus fière aujourd’hui, ce ne sont pas les titres ni les trophées, mais les femmes qu’elle voit, petit à petit, accéder à des postes de pouvoir dans l’industrie sportive.
« Il y a des postes qui s’ouvrent, des femmes qui postulent, d’autres qui m’écrivent pour que je les recommande… Et quand j’en vois une décrocher le poste, je me dis : on y est. »
Pour Annie, ces réussites individuelles sont les preuves tangibles que le chemin s’élargit — celui qu’elle et tant d’autres ont pavé avant elle.
Elle cite d’ailleurs avec respect des pionnières comme Claudine Douville ou Olga Hrycak, femmes fortes qui ont osé s’imposer dans un milieu encore largement masculin.
« On continue ce qu’elles ont commencé. On arrive avec de nouveaux outils, une nouvelle force. Le chemin se fait plus large, et ça, ça me rend fière. »
“ Si je suis ici aujourd’hui, c’est grâce à des hommes. ”
(Annie Larouche)
Annie parle souvent de sororité, mais pas dans une logique de confrontation. Pour elle, l’avancement des femmes ne se fait pas contre les hommes, mais bien avec eux.
Des alliés comme Larry Smith ou Claude Rochon, qui lui ont offert une place à la table à une époque où peu de femmes y étaient conviées.
« Ce n’est pas des filles qui m’ont ouvert la porte. Ce sont des hommes. Et ça, c’est important de le dire. »
Elle ne nie pas les obstacles — les fameuses « jambettes » qu’elle a parfois reçues de collègues, hommes ou femmes — mais elle préfère parler de ceux qui tendent la main. Car, dans son équipe, ce qui la réjouit particulièrement, c’est de voir des hommes travailler pour un projet féminin avec sincérité. «Ces gars-là, ils ne sont pas là par charité. Ils croient vraiment au talent des filles. Ils choisissent d’être là. Et ça, c’est beau. »
Annie refuse les extrêmes.
« Je ne suis pas revendicatrice. Je ne veux pas que le balancier reparte dans l’autre sens. Ce que je veux, c’est de l’inclusion. Une place pour tout le monde. »
Les batailles qu'il reste à mener
Quand on aborde le sujet des inégalités, son ton se durcit légèrement.
« Oui, il en reste. Beaucoup. »
D’abord, bien sûr, la question salariale. Annie ne tourne pas autour du pot : le fossé entre les équipes masculines et féminines est encore immense. « Notre plafond salarial est plus bas que le salaire d’un seul joueur du CF Montréal, » admet-elle.
Mais elle ajoute aussitôt, avec fierté :
« On est parmi les premières équipes où les filles peuvent vivre de leur sport. Elles n’ont plus besoin de cumuler deux emplois. Ça, c’est un pas immense. »
Pour elle, la clé, c’est la structure.
« À compétence égale, à titre égal, il faut que ce soit pareil. On a mis une grille salariale claire, juste, transparente. Ce n’est pas négociable. »
Les progrès sont réels, mais le chemin reste long. Le sport féminin, rappelle-t-elle, a toujours été sous-évalué.
Elle évoque l’épisode du March Madness — quand on avait comparé les installations luxueuses des équipes masculines à celles, dérisoires, des filles. « Trois ballons, deux dumbbells par terre… Ça a pris ça pour réveiller le monde. »
Le sport comme moteur social
Pour Annie Larouche, le sport est bien plus qu’un jeu : c’est un levier d’unité, d’appartenance et d’espoir.
« Une équipe professionnelle doit s’impliquer dans sa communauté. Point. »
C’est une philosophie qu’elle a portée dès ses années aux Alouettes, où elle dirigeait les relations communautaires.
« On allait dans les écoles, parfois plus d’une centaine par année. On parlait d’éducation, de persévérance, de plan B. On voulait que les jeunes comprennent que le sport, c’est une école de vie. »
Et quand elle parle de reproduire ce modèle avec Les Roses de Montréal, ses yeux brillent.
« On veut que nos joueuses aillent dans les écoles, les hôpitaux, les petites équipes de soccer. Qu’elles racontent leur histoire. Si on touche ne serait-ce qu’une seule personne, ce sera mission accomplie. »
Elle se souvient d’un petit garçon venu voir une joueuse après un match :
« Moi, quand je vais être grand, je veux jouer comme toi. »
Annie sourit :
« Ce jour-là, je me suis dit : OK, on y arrive. »
Croire en soi, trouver son X et continuer d'avancer
Lorsqu’on lui demande quel message elle aimerait laisser à celles qui doutent encore de leur valeur, Annie Larouche ne cherche pas ses mots.
Elle répond d’un ton ferme, mais doux :
« La légitimité, on oublie ça. Tout le monde a sa place. »
C’est une phrase simple, mais pleine de sens.
Parce que pour elle, le doute fait partie du chemin, mais il ne doit jamais devenir une barrière.
Elle connaît trop bien ce syndrome de l’imposteur — ce sentiment qui ronge, qui fait croire qu’on ne mérite pas sa place.
« C’est fou, hein ? Les femmes, on se remet toujours en question. On se dit : il me manque un critère, je ne suis pas la bonne personne. Les gars, eux, ils en ont trois sur douze, pis ils se disent : parfait, je suis fait pour ça. »
Elle en rit, mais le constat est réel.
Alors, son message est clair :
« Il faut trouver son X. Et accepter que ton X, des fois, il bouge. Tu peux être parfaitement à ta place un moment, puis sentir que tu dois changer de direction le lendemain. C’est correct. Regarde autour de toi, écoute ton cœur et fonce. »
Dans ses paroles, il n’y a ni posture, ni leçon. Juste la voix d’une femme qui a avancé sans raccourci, en apprenant, en trébuchant, en se relevant — toujours avec la même curiosité et la même soif d’apprendre.
« J’ai étudié en droit, mais je n’ai jamais arrêté de me former après. Communication, marketing, psychologie… j’allais chercher des outils pour mieux comprendre, mieux gérer, mieux évoluer. »
Annie Larouche n’a jamais attendu que les choses tombent du ciel.
« Si tu restes assise à attendre que le téléphone sonne, il n’y a rien qui va arriver. »
Et quand une porte se ferme ?
« Ce n’est pas grave. Cogne à la porte d’à côté! »
Elle sourit en disant cela, consciente que son parcours n’a rien d’un conte de fées — c’est une succession de choix, de risques, de remises en question.
« Il faut croire en soi et investir en soi. Être doux avec soi aussi. On ne peut pas tout faire, on a tous des angles morts. Le secret, c’est de s’entourer des bonnes personnes, celles qui complètent ce qu’on n’a pas. »
Et c’est peut-être là, au fond, que réside toute la beauté d’Annie Larouche : dans cette façon de rassembler sans juger, de croire sans forcer, d’inspirer sans s’en rendre compte.
Car oui, elle est inspirante — et elle le fait sans artifice, sans chercher à l’être.
Juste en restant fidèle à elle-même.
« Le syndrome de l’excellence, c’est beau, mais il faut se rappeler qu’on ne peut pas tout avoir tout de suite. Prends ton temps, fais ton chemin. Et surtout, n’arrête jamais d’apprendre. »
Une phrase qui résume tout : la sagesse tranquille d’une femme qui avance avec le cœur.
Et qui, dans son sillage, laisse fleurir le courage, la confiance… et un peu d’espoir pour toutes celles — et ceux — qui rêvent encore de trouver leur X.
Le mot de la fin
Quand on lui demande ce que Les Roses doivent incarner pour Montréal, pour les jeunes filles et pour le sport au féminin, Annie Larouche n’hésite pas :
« Le changement. L’inclusion. »
Puis elle sourit, avant d’ajouter :
« Notre rose est bleue, parce qu’il n’existe pas de rose bleue dans la nature. Elle représente le possible dans l’impossible. »
« Ce qu’on veut incarner, c’est une culture différente, une source d’inspiration.
De gymnaste disciplinée à cheerleader passionnée, de gestionnaire respectée à présidente visionnaire, Annie Larouche trace depuis toujours un chemin guidé par la passion, le travail et la foi en l’humain. Ce qui la distingue, ce n’est pas seulement son parcours, mais sa manière de rallier sans dominer, de diriger sans écraser.
« Le sport, c’est une école de vie, » dit-elle. « On apprend à tomber, à se relever, à célébrer ensemble. Et c’est exactement ça, ma philosophie de gestion. »
Avec Les Roses de Montréal, Annie Larouche ne fait pas que bâtir une équipe : elle fait éclore un modèle de leadership féminin — fort, bienveillant, inclusif.
Et si son histoire prouve une chose, c’est que la passion, quand elle est sincère, ne se fane jamais.
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