D'entrée de jeu...


 

Il y a des athlètes qu’on reconnaît à la vitesse de leurs gestes, d’autres à l’empreinte qu’ils laissent bien après avoir quitté la scène. Charles Hamelin, lui, appartient aux deux catégories. Avec quatre titres olympiques, cinq médailles aux Jeux olympiques et pas moins de 38 podiums mondiaux, dont 14 couronnés d’or, Charles Hamelin a construit une carrière aussi brillante que durable. Il est l’une des figures les plus marquantes de l’histoire du patinage de vitesse courte piste au Canada.

Né à Lévis et ayant grandi à Sainte-Julie, Charles Hamelin n’a pas été un phénomène propulsé trop vite sous les projecteurs. Son ascension s’est dessinée au fil des années, d’abord sur les patinoires de quartier, puis sur celles de la belle Province où ses parents ne manquaient jamais une course.

D’un garçon curieux qui aimait simplement bouger, il est devenu un compétiteur redoutable, puis un leader respecté, avant de s’imposer comme une légende vivante du sport canadien.


Ce n’est pas seulement par ses performances que Charles Hamelin a marqué sa discipline, mais par la constance, la longévité, l’humanité qu’il a su préserver au fil d’une carrière d’élite longue de plus de deux décennies. Car derrière chaque virage pris à 50 km/h, il y avait une famille, des valeurs et une manière d’être qui lui ont permis de tenir la ligne plus longtemps que quiconque dans sa discipline.

Le chemin qui mène aux plus hauts sommets du sport est rarement une ascension solitaire.


Pour certains athlètes, c’est une quête familiale, un tissage serré d’engagement et de passion partagée. D’aussi loin que Charles se souvienne, son père Yves Hamelin a toujours démontré un intérêt accru pour le sport. Très actif et passionné, il a enseigné à ses trois fils que bouger était un plaisir et non une corvée. En grandissant, quel que fut le sport convoité par ses boys, Yves en joignait l’équipe. « C’est l’fun de bouger dans la vie », disait-il, et cette simple philosophie a guidé toute la jeunesse des p’tits Hamelin.

Le sport comme langage familial


Yves n’était pas seulement un modèle de constance physique : il était présent. Coach, président de ligue, entraîneur bénévole — il levait toujours la main. Jamais à moitié engagé, toujours prêt à donner de son temps pour que le sport soit une aventure familiale et inclusive!


Un détail singulier résume bien la dynamique entre père et fils : sur la glace, Yves n’était pas « papa ». Il était Yves; l’entraîneur, la figure de rigueur et d’exigence. Ce n’était pas une interdiction, mais un contrat tacite : sur la glace, on est athlètes. À la maison, on retrouve le cocon familial. Avec le temps, même dans la sphère privée, le nom « Yves » est resté. « Maman et Yves », disait-on, preuve que l’engagement paternel dans le sport a transcendé les rôles classiques.


Et puis, il y avait maman. Discrète, mais essentielle. Elle n'était pas sur la glace, mais elle en était le prolongement humain et affectif. Les lunchs de compétition, les bras ouverts après une course difficile, la présence constante dans les estrades… elle incarnait le refuge, l'encouragement, la douceur dans un monde de performance. Dans les camps d'entraînement d'été, c’est elle qui accueillait les jeunes avec des smoothies et des montagnes de fruits après 70 km de vélo. Le sport, c'était aussi ça chez les Hamelin: une table garnie et un fort sentiment d’appartenance.

Une fratrie liée par le patin


Charles et François, son frère cadet, ont partagé bien plus qu’un nom de famille : ils ont partagé la glace, les épreuves, les podiums. Leur rivalité aurait pu tourner à l’amertume. Mais non. Elle a été saine et respectueuse. « On allait se courser autant que les autres », explique-t-il. Pas de traitement de faveur. Juste deux frères, deux compétiteurs, capables de se pousser à fond sans toutefois se risquer à des manœuvres dangereuses qui pourrait faire chuter l'autre inutilement. Lorsqu’ils terminaient premier et deuxième, c’était une fierté partagée.

Mathieu, le benjamin, a quant à lui pris un autre chemin : snowboard, skate, BMX. Plus libre, plus récréatif mais jamais laissé de côté. Que ce soit par les levées de fonds pour l’emmener aux Jeux, ou par la place qu’on lui réservait à l’hôtel, tout était pensé pour qu’il fasse partie du voyage, même sans porter de patins.


Ce qu'on reçoit, on le redonne

Aujourd’hui, Charles est lui-même devenu papa. Ce qu’il veut transmettre à ses filles, c’est exactement ce qu’il a reçu : une présence active, un encadrement bienveillant et une passion à vivre ensemble. Sur la glace, en famille, ou en entraînant d’autres jeunes, il porte en lui l’héritage d’Yves. Un père, un coach, un pilier.

Et qu'en est-il du mental?


S’il est monté aussi haut, ce n’est pas seulement grâce au corps, mais aussi à l'esprit. Routine millimétrée, automatisme de l’entraînement, gestion du stress, analyse tactique... Tout était calculé, travaillé, répété. 



Le mental, dans un sport aussi imprévisible que le courte piste, est l’ultime avantage. Et c’est grâce à la discipline de tous les jours que la magie opère.


La glace est un terrain d'apprentissage. En fait, le patinage de vitesse courte piste consiste en un laboratoire de réflexes et de décisions à prendre en une fraction de seconde. Chaque course vient avec son lot d’imprévus et il nous faut faire une lecture constante des scénarios qui se dévoilent à toute allure devant nos yeux. Dans chaque virage, il faut anticiper, s’adapter et garder notre calme si l’on veut réussir un dépassement. Tout ça se planifie et c’est grâce à notre travail en entraînement qu’on aiguise notre lecture des courses et notre habilité à réagir lorsque tout pourrait basculer. Ainsi, au fil de sa carrière, Charles a compris que la performance ne réside pas uniquement dans la puissance des jambes, mais dans la clarté du mental.


Il a peaufiné une routine d'avant-course, toujours identique, presque militaire, répétée jusqu’à ce qu’elle devienne réflexe.


Le but?
Se concentrer uniquement sur l’instant présent, effacer le bruit, les attentes, les adversaires.


Dans ses écouteurs, parfois, une bulle se créait. La tension se transformait en préparation. Puis venait le moment de vérité : la ligne de départ, le plan A, parfois le plan B. Et si tout échouait, l’instinct prenait le relais.


Avec les années, une sorte de sixième sens s’est développé. « À la fin, je connaissais tout le monde. » Ses adversaires, leurs habitudes, leurs angles de dépassement, leur façon d’accélérer. Comme un jeu d’échecs sur lames d’acier. Il ne s’agissait plus simplement de réagir, mais d’anticiper. Dans une course, l’instinct devenait GPS : il guidait les choix, évitait les pièges et optait pour le tracé le plus efficace.


Ce que le public voit, ce sont les médailles. Ce qu’il ne voit pas, ce sont les milliers d’heures à répéter les mêmes gestes jusqu’à ce qu’ils deviennent automatiques. 

La compétition est le reflet de l’entraînement. Tu ne peux pas faire en course ce que tu ne fais pas à l’entraînement.

(Charles Hamelin)

Une rivalité gravée dans la glace


Parmi les plus grands défis : affronter ceux qu’on respecte. Apolo Ohno, Viktor Ahn, les Coréens au style tranchant, les Hollandais à la lecture de course brillante... Et aussi les Canadiens : Olivier Jean, François-Louis Tremblay, avec qui chaque duel de 500 mètres était un suspense. « Pendant cinq, six ans, on était les meilleurs au monde. » Pas de certitudes, seulement des stratégies.


Mais malgré les batailles féroces, jamais de rancune. Seulement l’admiration, le défi renouvelé d’affronter les meilleurs. Il y avait des courses où, dès la première ronde, on comprenait ce qui s’en venait : ce ne serait pas facile. Des courses où l’on était la cible. 

— 
Charles Hamelin

Être au sommet, c’est aussi être celui que les autres veulent faire tomber.

Passer le flambeau


Aujourd’hui, Charles transmet. À ses enfants, d’abord. À ses jeunes athlètes, ensuite. Pas seulement des techniques ou des stratégies, mais un état d’esprit : celui de la constance, de l’instinct forgé dans la répétition, du respect de l’adversaire et de soi-même.


Et surtout, il incarne l’héritage invisible mais essentiel de deux parents qui ont cru en lui. Yves, le moteur. Maman, l’ancrage. Ensemble, ils ont créé l’environnement nécessaire à l’éclosion d’un athlète, mais surtout d’un homme.


« Un de mes idoles, c’est mon père. » Cette phrase résume tout. Derrière chaque médaille, il y a une famille. Derrière chaque victoire, une série de bras tendus. Ceux qui réconfortent. Ceux qui poussent vers l’avant. Ceux qui, un jour, nous montrent comment tendre les nôtres à notre tour.

Inspirer...sans s'imposer

Charles sait que la passion ne se transmet pas par la pression, mais bien par l’exemple. Il n’attend pas de Violette et Ludivine qu’elles chaussent des patins ou qu’elles tracent les mêmes sillons que lui sur la glace. Ce qu’il souhaite, c’est leur offrir ce qu’il a reçu : un terrain fertile pour s’épanouir, un cadre clair et bienveillant et surtout, une présence rassurante.

S’il parle de ses expériences à ses enfants, c’est pour leur montrer ce qu’on peut accomplir quand on s’en donne les moyens. L'important, c'est qu’elles y croient. Il leur transmet aussi ce goût de l’effort et du dépassement, soit cette capacité à ne pas baisser les bras face à la difficulté. En somme, des valeurs universelles, qu’on cultive aussi bien en patinant qu’en grandissant.

Je ne veux pas que mes filles fassent du sport pour moi, mais pour elles-mêmes.

(Charles Hamelin)

Un cercle complet


Le regard qu’il porte sur son parcours est empreint de gratitude. Il n’a pas simplement vécu une carrière sportive exceptionnelle : il a vécu une aventure humaine profonde, portée par une famille entière. Aujourd’hui, il rend hommage en silence, par sa manière d’être père, par son engagement auprès des jeunes patineurs de la relève, par le simple fait de se présenter, encore et toujours.


Le cercle se referme doucement, non pas comme une fin, mais comme une boucle de transmission. Yves et maman ont semé. Charles fait maintenant pousser les fruits de leur héritage, chez les siens comme chez les autres.


Le mot de la fin


Charles Hamelin est la preuve vivante qu’on ne devient pas champion seul. On le devient ensemble. C’est un homme qui sait d’où il vient, et qui fait de sa mémoire un tremplin pour les autres.


Les Jeux de Vancouver, en 2010, resteront l’apogée de sa carrière. Deux médailles d’or en trente minutes. Une foule en délire. Une marée rouge. Et surtout, un podium partagé avec son frère. Mais étonnement, ce n’est pas ce moment-là qui résume Charles Hamelin.


Ce sont les lunchs de sa mère, partagés avec toute l’équipe. Les chambres réservées pour son petit frère Mathieu lorsqu’il compétitionnait partout dans le monde. Les mains levées de son père. Ce sont les coups de lame sur la glace, exécutés par instinct, parce qu’ils ont été répétés mille fois, avec cœur, dans un aréna vide.


Charles Hamelin, c’est bien plus qu’un patineur légendaire. C’est un fils reconnaissant, un frère complice et un père inspiré à transmettre cet héritage à ses deux filles. Enfin, c’est un homme qui a su, comme il le dit si bien, « faire les choses qu’on n’aime pas faire, pour devenir la personne qu’on rêve d’être. »

 



Mission accomplie.

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