Dressons la table
Acteur, doubleur, homme de scène et de culture, Fayolle Jr Jean porte en lui un héritage vibrant : celui d’un père poète et comédien haïtien, d’une fratrie tissée d’art et de mots, et d’une histoire migratoire tissée dans l’amour et la solidarité des siens.
Depuis ses premiers pas dans Lance et compte jusqu’à ses rôles marquants dans Entre deux draps, Escouade 99 ou au théâtre, Fayolle Jean Jr. impose une présence aussi magnétique qu’authentique. Mais au-delà des projecteurs, c’est sa volonté farouche de faire rayonner la diversité, de raconter autrement le Québec, et d’ouvrir des chemins aux générations suivantes qui le distingue.
Artiste sensible et engagé, il incarne une voix essentielle dans le paysage culturel d’aujourd’hui.
Celle d’un homme qui joue juste — parce qu’il joue vrai.
Une histoire de famille
Empreint d’écoute, de générosité et d’ancrage familial, son parcours n’est pas simplement celui d’un comédien talentueux— c’est celui d’un homme qui a appris très tôt que la voix la plus forte n’est pas toujours celle qu’on entend le plus, mais bien celle qui sait écouter.
Issu d’une famille où la culture n’était pas une option mais une langue maternelle, Fayolle a grandi dans un univers nourri par le théâtre, la poésie et l’expression artistique. Son père, Fayolle Jean, figure marquante du théâtre québéco-haïtien, lui a légué un modèle vivant d’engagement créatif. Sa mère, quant à elle, lui a offert un nid chaleureux, un environnement stable et empreint d’un soutien constant. Elle lui a transmis, à sa façon, la force tranquille d’un foyer sécurisant, où l’encouragement et la présence ne faisaient jamais défaut.
Dès son plus jeune âge, il comprend que l’art ne se pratique pas en solitaire. Chez les Jean, les projets sont souvent des histoires de fratrie : vidéoclips, créations collectives, tournées — ses frères et sa sœur ne sont jamais bien loin. Chacun, à sa façon, contribue à bâtir un univers esthétique commun, où les talents se tissent ensemble.
L'écoute à la base de toute chose
Pour Fayolle, l’essence du métier d’acteur repose sur une capacité fondamentale : l’écoute. « Je pense que la caractéristique principale d’un acteur, c’est l’écoute. Pas seulement celle du texte ou de la scène, mais celle de l’autre, de l’énergie présente, du non-dit. Il insiste sur cette qualité comme socle de tout jeu authentique, que ce soit devant une caméra ou sur scène.
Cette sensibilité, il la rattache à son éducation, au climat de respect et d’attention mutuelle cultivé dans sa famille. Une famille qui, malgré les défis et les incertitudes du métier, a toujours valorisé l’expression artistique comme une voie légitime — et même essentielle.
“ Je pense que la caractéristique principale d’un acteur, c’est l’écoute. Pas seulement celle du texte ou de la scène, mais celle de l’autre, de l’énergie présente, du non-dit. ”
(Fayolle Jr Jean)
Une jeunesse sans miroir
Adolescent, Fayolle regarde la télévision québécoise… et n’y voit personne qui lui ressemble... De son âge, du moins. Car il est vrai qu'à cette époque de sa vie, de talentueux acteurs de couleur tels que Widemir Normil, Mireille Métellus, Fayolle Jean, Néfertari Bélizaire, Frédéric Pierre, etc. figurent déjà à l'écran. Or, ce sont des modèles de son âge auxquels il souhaite s’identifier. Cette invisibilité, il la nomme aujourd’hui avec lucidité : C’était un frein à l’identification. Et pourtant, il a persévéré. Pourquoi? Peut-être, dit-il avec un sourire, « par naïveté ». Une naïveté saine, porteuse d’élan, nourrie par le fait qu’à la maison, aucun plafond ne lui était imposé.
« Mes parents ne m’ont jamais dit qu’étant donné que je suis noir, ça allait être plus difficile pour moi. » Une phrase forte, presque subversive. Là où plusieurs préparent leurs enfants à affronter les barrières systémiques, Fayolle a grandi dans une conviction simple : il est un être humain, capable, digne, et sa couleur ne limite pas ses ambitions.
Le premier modèle de son âge, il ne le trouve donc pas au Québec, mais dans une série américaine : The Fresh Prince of Bel-Air. « Je voulais être Will Smith! Ce beau gosse, drôle, attachant… Moi, c’est ça que je voulais. » À défaut de se reconnaître sur les écrans d’ici, il s’identifie à ce jeune noir charismatique qui, comme lui, veut prendre sa place avec humour et intelligence.
Des racines solides
Si les modèles visibles manquaient dans son enfance, Fayolle peut aujourd’hui être ce reflet pour d’autres. Et il le fait sans fracas, avec constance, à travers chacun de ses rôles. Il croit fermement à l’excellence comme réponse aux obstacles : « Si une audition ne fonctionne pas, ce n’est pas à cause du racisme. » Une philosophie exigeante, mais qui lui a permis de bâtir une carrière ancrée et diversifiée.
Et puis, il y a cette foi indéfectible dans la puissance du soutien. Dans les communautés haïtiennes et immigrantes, rappelle-t-il, le choix d’une carrière artistique est rarement encouragé. On y valorise la stabilité, la sécurité : médecine, droit, ingénierie. Mais chez les Jean, l’amour de l’art l’a emporté sur la peur. Ses parents ont engagé une peintre pour donner des cours à ses frères le dimanche. Ils ont investi dans leurs passions, avec les moyens qu’ils avaient. « Quand on se sent encouragé et encadré, on fait juste dire : Ben oui, j’y vais. »
Self-made, mais jamais seul
Il n’a pas emprunté le chemin classique. Pas d’école nationale, pas de programme universitaire en art dramatique. Mais un premier rôle parlant dans la série Tag, puis l’audace d’auditionner pour Lance et compte au tournant des années 2000, où il incarnera le flamboyant gardien de but Alex Beauchesne. Un personnage qui lui colle à la peau et qui, surtout, marquera bien des esprits. « Je suis self-made, oui… mais j’avais un cadre. Mon père me coachait pour mes auditions. Et j’avais des opportunités qui me ressemblaient. »
Le soutien familial, encore et toujours. Son père, pilier artistique, et sa mère, pilier affectif, lui ont transmis une confiance tranquille : celle de croire que sa place existait.
Du jeu à la télé, il passe à la scène, un peu par hasard. Puis au doublage. « Le théâtre, je me disais que c’était pour les grands acteurs. Mais quand on m’a proposé d’en faire, j’ai dit : OK, je vais apprendre. » Ce désir d’apprendre, justement, est au cœur de son parcours. Tout ce qui le déstabilise, l’inconnu, le pousse à évoluer.
Le doublage, par exemple, n’est pas qu’un travail technique : « C’est un autre domaine, littéralement. On est là pour rendre service à une œuvre. Il faut se cacher derrière une voix, parler dans un français qui n’existe pas, pour toucher tout le monde.» Il le dit sans détour : c’est un art à part entière, exigeant, et profondément ancré dans la précision.
Ce qui le guide? Les défis. Pas les rôles confortables ou répétitifs. « J’aime les nouveaux territoires. Si je ne connais pas quelque chose, je vais chercher un coach. Mais ce qu’il recherche, avant tout, c’est le plaisir d’être quelqu’un d’autre. « J’ai toujours été quelqu’un de timide. Le jeu me permet d’oser, de dire ce que je ne pourrais pas dire dans la vraie vie. » Pour lui, jouer, c’est se libérer. C’est toucher à une forme de vérité, sans les contraintes sociales. « La vraie liberté, elle se trouve là. »
Lance et compte
Le rôle d’Alex Beauchesne dans Lance et compte demeure l’un des plus marquants de sa carrière. Non seulement parce qu’il s’agit de son premier grand rôle, mais surtout en raison de ce qu’il représentait à l’écran : un joueur noir, exubérant, dans un monde — celui du hockey — historiquement blanc. « C’était un peu P.K. Subban avant l’heure. Il parlait fort, n’avait pas sa langue dans sa poche. Tout ce que je n’étais pas.»
Et pourtant, ce personnage a laissé une empreinte. « Ce qui me touche, c’est quand des jeunes Noirs viennent me dire qu’ils se sont reconnus. » Il évoque même, sourire en coin, des ligues de garage où les joueurs utilisent le nom de Beauchesne pour parler d’un gardien de but. Des détails qui peuvent sembler anodins — mais qui témoignent d’un impact réel. « La télé a une force énorme. Il ne faut jamais sous-estimer à quel point ça peut ouvrir l’imaginaire. » Parce qu’un jeune qui voit un acteur noir jouer un avocat, un médecin ou un joueur de hockey peut, tout à coup, se projeter. Imaginer une autre trajectoire.
Sans personnage-type
Contrairement à plusieurs acteurs, Fayolle refuse de s’enfermer dans un type de rôle. Pas de “bad guy” récurrent. Pas de duplicata d’un succès passé. Il explore. Il varie. Il dit oui à ce qui le fait bouger. « Je me diversifie, mais je ne cours pas après un style. Je prends ce qui vient, et j’essaie d’en tirer quelque chose de nouveau. »
Cette approche ouverte le rend difficile à classer — et c’est tant mieux. Il incarne avec la même intensité des personnages drôles, dramatiques, vulnérables ou explosifs. Ce qu’il cherche? La transformation. Pas seulement celle du personnage, mais la sienne, intérieure, à chaque nouveau rôle.
Avec une humilité désarmante, Fayolle admet qu’il regrette parfois de ne pas avoir tenté sa chance dans les grandes écoles. Pas parce qu’il en avait besoin pour jouer, mais pour nourrir son savoir. Pour avoir cette expérience en plus.
Il garde une curiosité intacte, une envie constante d’apprendre. De se rendre utile à une œuvre, d’explorer les multiples formes du jeu. Et surtout, de continuer à offrir, à travers ses rôles, des fenêtres pour les autres. Des portes entrouvertes pour celles et ceux qui, comme lui à ses débuts, n’ont pas encore vu de reflet dans l’écran.
Oser au-delà des quotas
En 2025, l'industrie culturelle québécoise parle encore de diversité comme si elle était une faveur à accorder plutôt qu’une réalité à refléter. Pour certains, la présence de personnes racisées à l’écran semble être une case à cocher, un exercice de vitrine. Mais pour Fayolle Jean Jr., comédien engagé sur scène comme à l’écran, la diversité ne devrait jamais être réduite à du tokénisme.
“ La vraie diversité, c’est celle qui repose sur le talent, sur la pertinence, sur des rôles profonds. Pas sur une obligation de façade. ”
(Fayolle Jr Jean)
Briser les moules
L’une des erreurs les plus tenaces que l’industrie commet encore aujourd’hui, selon lui, est de sous-estimer le public. « On entend encore que Ginette à Trois-Rivières ne comprendra pas. Comme si on devait ménager les téléspectateurs en ne les exposant qu’à ce qu’ils connaissent déjà.» Cette idée que les spectateurs ne seraient pas prêts à voir une société plus représentative à l’écran freine des élans créatifs essentiels, et perpétue une télévision majoritairement blanche, homogène et prévisible.
Fayolle refuse cette logique du « cruise control ». Selon lui, elle repose sur la peur du changement et sur des réflexes dépassés : « On se dit : “Ça, ça a marché. On garde la recette.” Mais on oublie d’oser. Pourtant, c’est faux de croire que le public décrocherait si on montrait autre chose. Il écoute déjà des séries américaines hyper diverses. Ce qu’il veut, c’est des histoires sincères. »
À ses yeux, la diversité ne devrait pas être cantonnée à certains types d’émissions ou à des récits identitaires stéréotypés. Il en veut pour preuve l’exemple de Lakay Nou, série qui met en scène une famille haïtienne. « Oui, on met la culture haïtienne de l’avant, mais ça reste une famille québécoise. Les enjeux, les dynamiques familiales, les conflits... on s’y reconnaît tous. » Ce qui compte, c’est la profondeur des personnages, pas leur couleur de peau. « On pourrait faire une série d’avocats, avec un personnage noir principal, et ça ne changerait rien. Ce serait crédible. Ce serait normal. »
Mais pour que cette normalité advienne, il faut poser des gestes concrets. D’abord, ouvrir l’espace créatif, à l’écran et en coulisses. « Il faut oser confier les rôles principaux à des gens de la diversité, mais aussi leur donner la parole dans l’écriture, la mise en scène, la réalisation. Il faut qu’on cesse d’attendre que les gens soient prêts. Ils ne le seront jamais si on ne leur montre rien d’autre. »
Fayolle évoque avec enthousiasme des séries comme M’entends-tu? ou Empathie, qui ont su briser les moules. « Quand on ose, ça marche. Les cotes d’écoute le prouvent. Le public embarque parce qu’il sent que c’est vrai. Et au fond, peu importe nos origines, on partage les mêmes combats : la famille, les enfants, les rêves brisés, la dignité. Il faut juste arrêter d’avoir peur. »
Place au théâtre!
Au-delà de sa présence croissante à l’écran, Fayolle Jean Jr. reste viscéralement attaché à la scène.
« Le théâtre, c’est un art sans filet. Il n’y a pas de tricherie.
Tu es là, devant le public, et tu n’as qu’une seule chance. »
-Fayolle Jr. jean
Cette rigueur, cette intensité, forge selon lui de meilleurs acteurs, plus préparés, plus ancrés dans le moment présent. « Tu n’as pas de deuxième prise. Tout se joue en direct, avec tout ce que ça implique de fragilité et de beauté. »
Mais cette exigence a un coût. La pression constante, les longues séries de représentations, les sacrifices familiaux... Tout cela l’amène à réfléchir. « J’ai fait énormément de théâtre. Des soirées sans ma fille Alyssa. Des étés complets absorbés par un spectacle. À l’été 2024, j’ai fait cinquante représentations de New Orleans Blues avec Normand Brathwaite. C’était génial, mais je n’ai pas vu l’été passer. À un moment donné, tu te demandes : est-ce que je veux encore rater des barbecues avec mes amis, des moments simples avec ma fille? »
Il n’exclut pas de délaisser un peu la scène, sans jamais la renier. Car le théâtre l’a formé. Il lui a appris à improviser quand un verre de vin oublié sur une table menace la cohérence d’une scène, à composer avec les bonbons qu’on déballe bruyamment ou les spectateurs qui parlent comme s’ils étaient dans leur salon. « C’est pour ça qu’on appelle ça de l’art vivant. Tout peut arriver, et c’est ça qui est magnifique. Mais c’est aussi épuisant. »
Ces histoires qu'on ne voit pas
Derrière chaque parcours d’immigration, il y a une histoire de courage, d’adaptation, de perte, de reconstruction. Des gens quittent un pays, fuient parfois un régime, une guerre, un avenir trop incertain. Ils arrivent ici, souvent avec peu – comme ses propres parents, débarqués à Montréal avec quinze dollars en poche. Son père, artiste engagé, s’était vu interdire de jouer une pièce de théâtre en Haïti. On lui a dit : « Ce n’est pas possible. » Il a répondu : « Alors, je vais la jouer dans le parc. » Ce courage lui a coûté son pays.
« Ils se sont mariés et ont quitté Haïti peu après. Ma mère est arrivée ici, en sandales, à l’automne, sans savoir ce qui l’attendait. » Ce qui les attendait, c’était la débrouille, l’exil, l’adaptation. Un chemin ardu pour trouver un emploi, s’adapter à une culture différente, affronter le froid et les regards. « Tu trouves une job, mais le temps que tu reçoives ton premier chèque, ça peut prendre deux mois. » Et pendant ce temps, il faut vivre.
Dans sa voix, il n’y a ni plainte ni misérabilisme. Juste une envie lucide de mieux faire comprendre ces histoires. Car ce qu’on ignore, on juge.
« On oublie. On fait comme si on appartenait à deux mondes différents.
Mais ces gens-là deviennent Québécois. Ils sont Québécois. »
Alors, c’est là que l’art intervient. Pour faire éclater les silences. Pour briser les clichés. Pour créer un espace où tout le monde peut se reconnaître. Car il ne s’agit pas que d’immigration. Il s’agit d’humanité.
Fayolle milite pour que les arts deviennent un miroir élargi de notre société. Pas un miroir qui reflète une image figée du Québec, mais un prisme vivant, mouvant, qui accueille, inclut, et fait résonner les voix des laissés-pour-compte.
VISIBLE
Aujourd’hui, Fayolle Jr ne joue pas seulement pour divertir. Il incarne une présence essentielle dans un paysage culturel encore en mutation. Il est la preuve vivante qu’on peut tracer sa route autrement, qu’on peut porter en soi une culture, un héritage, une fierté — sans renoncer à rien. Qu’on peut aimer profondément le Québec et y exister pleinement, sans se faire plus petit.
Son parcours est un hommage à l’écoute, au collectif, à la famille comme force fondatrice. C’est aussi une invitation, douce mais ferme, à élargir notre regard, à tendre l’oreille à des voix qu’on n’a pas assez entendues. Fayolle Jr. Jean est de celles-là : discret mais déterminé, enraciné et ouvert…
Il rêvait d’être acteur, sans trop savoir ce que ça impliquait. Sans plan tracé, sans passage obligé par les grandes écoles de théâtre. Juste le désir, franc, viscéral, de jouer. Et cette naïveté première, loin d’être un frein, est devenue pour Fayolle Jr une boussole précieuse. Car ce qu’il a construit au fil des ans, il l’a fait en avançant avec instinct, en apprenant sur le terrain, et surtout, en restant fidèle à une chose : une approche humaine, nuancée et profondément libre du métier d’acteur.
Le mot de la fin
Depuis ses débuts, il affirme que l’art peut raconter le vrai. Pas le vrai qui simplifie ou caricature, mais celui qui met à nu des parcours, des douleurs, des triomphes passés sous silence. Il croit dur comme fer que le théâtre, la télé, le cinéma doivent refléter le Québec d’aujourd’hui, dans toutes ses nuances, ses contradictions, ses visages multiples.
Son message est limpide : rien ne changera tant qu’on ne prendra pas la peine de voir, d’écouter, de comprendre. Alors il crée. Il joue. Il écrit. Et il tend la main, non pas pour demander, mais pour inviter.
À se rencontrer.
À se reconnaître.
À élargir la définition de ce que nous sommes, ensemble.
Car au fond, c’est là toute la force de son engagement : rappeler que les histoires des autres font aussi partie de la nôtre.
Suivez-moi sur Instagram




