Dressons la table
Il y a des histoires de famille qui ne tiennent pas dans les cadres habituels. Celle de la famille Pelletier en fait partie. Composée de deux parents et de leurs quatre enfants, elle aurait pu suivre une trajectoire ordinaire, rythmée par l’école, le travail et les saisons qui passent. Mais un diagnostic est venu tout bouleverser.
Face à cette réalité sans traitement ni solution, la famille aurait pu se figer dans l’inquiétude. Elle a choisi le mouvement.
C’est de cette trajectoire singulière, entre épreuve intime et aventure universelle, que je vais vous parler aujourd’hui.
Le diagnostic est tombé comme un coup de tonnerre.
Trois de leurs quatre enfants sont atteints de rétinite pigmentaire, une maladie génétique dégénérative qui entraînera une perte progressive de leur vision. Le plus difficile, raconte Édith, leur maman, n'était pas seulement d'apprendre ce qui attendait ses enfants, mais surtout de réaliser qu'il n'existait rien pour ralentir la maladie. « Il n'y a pas de traitement. Il n'y a rien qu'on puisse faire », résume-t-elle. Cette impuissance est devenue le véritable deuil. Celui de ne pas pouvoir réparer, protéger ou guérir.
PAS TOUCHE À NOS ENFANTS!
Comme tous les parents confrontés à une épreuve qui les dépasse, Édith s'est mise à chercher une façon d'aider ses petits. Son premier réflexe est pratique : leur apprendre le braille, les préparer à ce qui les attend. Mais la réalité est toute autre. Leur vision est encore trop bonne pour avoir accès aux ressources spécialisées, et le système n'est pas adapté à une intervention aussi précoce.
C'est au détour d'une rencontre avec une spécialiste que tout bascule. Plutôt que de parler d'apprentissage ou de réadaptation, cette dernière lui offre une perspective complètement différente. « La meilleure chose que vous pouvez faire en ce moment, c'est de remplir leur mémoire visuelle. » Une phrase toute simple qui agit comme une révélation. Voir des girafes. Observer des éléphants. Découvrir les montagnes, les déserts, les océans. Offrir à leurs enfants un immense album de souvenirs avant que la lumière ne s'efface progressivement.
Pour Édith, cette idée devient immédiatement un plan d'action. « Là, c'était quelque chose que je pouvais faire », explique-t-elle. Elle et son conjoint, déjà passionnés de voyage, retrouvent soudain un sentiment qu'ils avaient perdu depuis l'annonce du diagnostic : celui de reprendre un certain contrôle sur leur vie. « Ce qui est difficile quand on reçoit un diagnostic comme celui-là, c'est de ne plus avoir de contrôle. Quand tu trouves enfin quelque chose sur lequel tu peux agir, tu t'y accroches. »
Ce projet deviendra bien plus qu'un simple tour du monde. Il représente une façon de déplacer le regard. Plutôt que de concentrer leur énergie sur les nuages qui s'amoncèlent à l'horizon, ils décident de regarder devant eux, vers les paysages qui restent à découvrir. Pendant quinze mois, la famille parcourra quinze pays, transformant chaque journée en une occasion de remplir cette fameuse mémoire visuelle.
« On sait qu'il ne nous reste plus tant de temps comme ça, tous les six », confie Édith. Une phrase qui ne traduit pas la peur, mais une volonté profonde de savourer chaque instant tant qu'il est encore possible de le partager. C'est peut-être là que réside le véritable héritage de leur histoire : avoir transformé l'impuissance en mouvement, l'incertitude en projet de vie, et le temps qui passe en une invitation constante à ouvrir grand les yeux sur le monde.
“ « Tu ne peux pas fuir un diagnostic » ”
(Édith Lemay)
Pour Édith, ce voyage n'a jamais été une fuite. Bien au contraire.
La maladie voyageait avec eux, dans chaque avion, chaque sentier, chaque frontière traversée. Impossible de l'oublier, impossible de faire comme si elle n'existait pas. Ce périple n'était pas une tentative d'échapper à la réalité, mais une façon de lui donner un sens. Le but était clair : offrir à leurs enfants le plus grand nombre possible d'images, de couleurs, de paysages et de rencontres avant que leur vision ne s'efface progressivement.
Le voyage est ainsi devenu un immense geste d'amour, une manière d'habiter le présent plutôt que de craindre l'avenir.
Une école à ciel ouvert
Partir quinze mois autour du monde avec quatre jeunes enfants fait rêver. Pourtant, derrière les paysages grandioses et les images qui ont fait le tour du monde se cachait une réalité beaucoup plus terre à terre : celle d'une famille qui devait aussi faire l'école, gérer les conflits, les fatigues, les imprévus… et simplement vivre ensemble, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Chaque enfant transportait dans son sac deux cahiers, un de français et un de mathématiques. Sans accès constant à Internet, les livres scolaires devenaient les meilleurs alliés d'Édith, qui s'est rapidement découvert une admiration renouvelée pour le métier d'enseignant. « J'ai appris que j'avais une très grande estime pour les profs », lance-t-elle en riant. L'enseignement à la maison n'avait rien d'idyllique. Il fallait composer avec trois niveaux scolaires différents, dans une chambre d'hôtel, sous une tente ou entre deux déplacements.
On allait à l'essentiel, mais sans jamais perdre de vue l'objectif : poursuivre les apprentissages tout en laissant le monde devenir lui aussi une salle de classe.
Si cette aventure lui a appris quelque chose sur la parentalité, ce n'est pas tant la patience que l'importance du travail d'équipe. Avec son conjoint, chacun apprenait à reconnaître les signes de fatigue chez l'autre. Lorsqu'un parent arrivait au bout de ses ressources, l'autre prenait naturellement le relais. Cette complicité est rapidement devenue indispensable pour traverser les quinze mois de promiscuité.
Sans filtre
Le voyage a également fait tomber un mythe : celui de la famille parfaite en vacances. Les enfants continuaient de se chamailler, de bouder ou de se montrer impatients, exactement comme à la maison. « Les vacances ne changent pas les enfants », résume Édith en souriant. Elles déplacent simplement le décor. Les défis demeurent, parfois même amplifiés par la fatigue ou les longs trajets. Mais cette réalité, loin d'être décevante, leur a permis d'accepter que le bonheur familial ne réside pas dans l'absence de conflits, mais dans la façon de les traverser ensemble.
Au fil des mois, la famille découvre surtout un luxe devenu rare : le temps. Non pas celui que l'on partage entre deux obligations, mais celui qui permet d'apprendre véritablement à connaître les autres. Les aventures vécues côte à côte, les défis relevés ensemble et les longues journées sans distraction extérieure créent une proximité qu'aucun quotidien chargé ne peut offrir. « Dans la vie de tous les jours, on vit ensemble, mais combien d'heures passe-t-on réellement ensemble? » questionne Édith. Ces quinze mois, malgré leur intensité, demeurent aujourd'hui le plus précieux des cadeaux qu'ils se sont offerts.
Et les enfants?
Mia: Sage et lucide
Mia est la grande sœur, celle qui ouvre la voie avec calme et lucidité. On sent chez elle une maturité qui dépasse largement son âge, comme si la vie l’avait invitée très tôt à comprendre l’essentiel. Diagnostiquée la première, à seulement sept ans, elle n’a jamais vécu dans le drame ni la peur : elle a accepté la nouvelle avec simplicité, comme une réalité avec laquelle il fallait avancer. Aujourd’hui, elle parle avec des mots choisis, précis, souvent profonds. Elle voit la beauté du monde dans toutes ses formes — pas seulement dans ce que les yeux perçoivent, mais dans ce que l’on sent, goûte, touche ou écoute.
Quand je lui demande de repenser à tout ce qu’elle a vu pendant le voyage de 15 mois de façon à m’identifier ce qu’elle aimerait garder pour toujours dans sa mémoire, elle n’hésite pas une seconde : « C’est le matin en montgolfière, au lever du soleil, en Turquie. » Elle raconte cette scène comme si elle y était encore — les « cheminées de fées », les centaines de ballons colorés flottant dans le ciel, la lumière douce qui se répandait sur la terre. Elle se dit profondément chanceuse d’avoir pu vivre une telle aventure, consciente que peu de gens verront un jour autant de merveilles.
À la question « Qu’est-ce que ça veut dire pour toi, voir la beauté du monde ? », Mia répond avec une maturité désarmante : pour elle, la beauté n’est pas seulement visuelle. « Voir la beauté, dit-elle, c’est subjectif. Ça peut être un son, une odeur, un goût, une sensation. » Elle parle avec une philosophie rare pour son âge, comme si déjà, elle apprenait à regarder autrement. Mia, la grande sœur, porte en elle une lumière tranquille : celle d’une jeune fille qui a compris que même si la nuit s’installe un jour dans ses yeux, le monde restera lumineux dans sa mémoire.
Léo: Le gardien
Léo est un garçon à la fois lucide et rêveur. Il comprend le monde avec la tête, mais il le ressent avec le cœur. On sent déjà chez lui le futur narrateur, celui qui saura dire la beauté des choses avec une précision tendre et poétique.
Son rôle dans la famille est particulier. Il est le seul des enfants qui ne perdra pas la vue, et pourtant, il ne se place jamais au centre. Il avance aux côtés des autres, sans chercher à briller plus fort. Il sait qu’un jour, peut-être, ce sera à lui de décrire le monde pour ses frères et sa sœur — et cette idée, loin de l’effrayer, semble le guider. C’est comme s’il se préparait déjà, sans s’en rendre compte, à devenir leurs yeux et leur mémoire.
Léo est sensible à la nature, au silence, aux grands espaces. Il préfère les paysages où la terre respire, où la lumière change selon les heures, où le monde semble parler sans mots. Vibrant et curieux, on sent une grande sensibilité, un besoin presque instinctif de comprendre les autres et de créer des liens. Il n’est pas du genre à rester en retrait ou à observer en silence : il s’approche, questionne, écoute. Léo a ce don rare de faire sentir à ceux qui l’entourent qu’ils comptent.
Ce qui le définit, c’est sa manière de se connecter au monde. Il s’intéresse sincèrement à l’autre. Il aime les gens, leurs histoires, leurs différences. Il voit dans chaque rencontre une occasion d’apprendre et de s’attacher. C’est un garçon de cœur avant tout, un jeune qui se nourrit du contact humain autant que des paysages qu’il découvre.
Léo est donc le pont entre le visible et l’invisible.
Colin: Curieux au cœur tendre
Colin est l’âme tendre et sensible du groupe. Il voit le monde à travers les détails, les petites choses que d’autres oublient de remarquer. Ce qu’il aime, c’est observer, comprendre, ressentir. Sa curiosité n’est pas bruyante : elle est douce, intime et sincère.
Chez lui, la beauté passe par la simplicité : un coucher de soleil en Namibie, un rocher à escalader, un animal qui passe. Et quand il ferme les yeux, ce qu’il continue de voir, ce n’est pas un paysage, mais sa famille. Ce mot-là, « ma famille », qu’il prononce avec une innocence bouleversante, dit tout de son univers intérieur. Colin est un enfant d’amour, de liens, d’émotions vraies. Il porte en lui une forme de poésie silencieuse : il ne cherche pas à tout dire, mais ce qu’il dit est toujours juste. Son regard sur le monde, c’est celui d’un petit garçon qui a compris que le cœur voit plus loin que les yeux.
Interrogé sur son plus beau souvenir de voyage, le garçon ne parle ni des safaris ni des paysages grandioses. Il répond spontanément : « Les chats. » En Turquie, les félins étaient partout dans les rues. Pour cet enfant qui ne pouvait en avoir à la maison en raison des allergies de sa mère et de son frère, cette liberté représentait une véritable fascination. Pour lui, ces animaux étaient des compagnons du voyage, une présence familière dans un monde qui changeait sans cesse. Il évoque ces moments comme des trésors qu’il garde précieusement, conscient qu’ils forment les images de son futur intérieur.
Laurent: Le p'tit dernier!
Laurent, le plus jeune, est un rayon d’énergie pure. Il a grandi sur les routes, au contact du monde, et cela se sent dans sa façon de parler : vive, spontanée, débordante d’images. Malgré son jeune âge, il raconte ses souvenirs des Shuars, un peuple indigène d’Amazonie chez qui il a vécu toute une semaine avec sa famille. Chez lui, tout est aventure et émerveillement.
Quand on lui demande : « Pourquoi c’est important de regarder autour de soi ? », il répond avec une sincérité bouleversante : « Parce qu’on ne sait jamais si on peut perdre la vue, ça peut arriver à n’importe quel moment. ». Laurent a compris que la beauté ne dure que si on prend le temps de la regarder. Ces mots, sortis de la bouche d’un enfant, résonnent avec une gravité douce. Le petit Laurent rappelle à chacun la valeur du présent, l’importance de lever les yeux, de regarder la nature, les autres, la vie. Il est à la fois joueur, lumineux et réfléchi, un petit philosophe sans le savoir. Dans son rire se cache une leçon : celle de vivre pleinement, sans attendre.
Voir à travers les yeux de ses enfants
Avant le départ, Édith et son conjoint avaient une idée bien précise de ce qu'ils voulaient montrer à leurs enfants. Les plus hautes dunes du monde, les grands mammifères d'Afrique, les paysages spectaculaires dont ils rempliraient leur mémoire visuelle. Puis, très vite, les enfants leur ont appris que la beauté ne se laisse pas dicter.
Elle se souvient notamment d'une journée dans les immenses dunes orangées de Sossusvlei, en Namibie. Devant ce décor spectaculaire, les adultes contemplent les contrastes entre le sable flamboyant, le ciel bleu profond et les arbres calcinés qui rendent le paysage presque irréel. Laurent, lui, est accroupi dans le sable. Il observe de minuscules insectes noirs qui dessinent des arabesques en laissant derrière eux de délicates traces.
Sur le moment, Édith ressent une pointe de frustration.
Comment peut-on détourner les yeux d'un paysage pareil? Puis elle s'arrête. Elle regarde à son tour ces petites créatures évoluer sur le sable coloré. Et elle comprend.
« Ils étaient magnifiques », raconte-t-elle aujourd'hui.
Les enfants ne regardaient pas moins bien le monde que les adultes. Ils le regardaient autrement.
Cette scène est devenue l'un des plus grands apprentissages du voyage. Les enfants possèdent une capacité d'émerveillement que les adultes finissent souvent par perdre. Ils s'arrêtent là où les grands passent sans voir. Ils trouvent de la beauté dans des détails qui échappent à ceux qui cherchent les panoramas.
À travers leurs regards, Édith réalise peu à peu que la beauté n'est jamais universelle. Elle est profondément personnelle. Elle dépend de ce que chacun porte en lui, de son histoire, de sa curiosité et de sa sensibilité. « J'ai l'impression qu'ils m'ont plus appris que moi j'ai pu leur offrir », confie-t-elle avec humilité.
Going VIRAL...
Ce que la maman du clan Pelletier n'avait toutefois jamais imaginé, c'est que cette aventure familiale allait rapidement dépasser leur propre histoire.
Au départ, elle avait créé un compte Instagram avec une intention toute simple : éviter d'inonder ses proches de photos de voyage. « Je me suis dit que ceux que ça intéressait s'abonneraient. » Rien de plus. Puis, presque malgré eux, tout s'est emballé!
Une amie journaliste publia un premier article. Quelques jours plus tard, d'autres médias reprirent l'histoire. Puis d'autres encore..et encore…et encore!
Pendant que la famille poursuivait tranquillement sa route à travers l'Afrique et l'Asie, leur récit faisait le tour du monde. Édith se retrouva à répondre à des entrevues depuis les endroits les plus improbables : au cœur de la Zambie, avec une connexion internet précaire, à la sortie d'un temple à Bali pour un direct avec les Émirats arabes unis, ou encore au Japon, où une entrevue se prolongea jusqu'à la tombée de la nuit, l'obligeant à terminer l'échange éclairée par une simple lampe de poche.
Le véritable point de bascule survient lorsqu'un article est publié par CNN. Édith croit d'abord qu'il s'agit d'un modeste texte dans la section voyage du média américain. Elle est loin d'imaginer l'onde de choc qui suivra. L'histoire est reprise partout sur la planète, traduite dans de nombreuses langues et propulsée parmi les contenus les plus consultés sur Apple News. Même un guide rencontré en Tanzanie lui raconte avoir lu leur histoire quelques semaines auparavant. L'espace d'un instant, cette famille québécoise devient un symbole universel de résilience et d'amour parental.
Jamais Édith et Sébastien n'ont cherché cette visibilité. Elle leur est tombée dessus, presque malgré eux. Et paradoxalement, raconter leur histoire encore et encore est devenu une forme de guérison. Au fil des centaines d'entrevues, les émotions brutes du début ont laissé place à une parole plus apaisée. « À force d'en parler, les émotions se tempèrent », explique-t-elle. Ce n'est pas que la douleur ait disparu. C'est simplement qu'en la partageant, elle a perdu un peu de son poids. À chaque récit, le diagnostic cesse d'être seulement une épreuve intime pour devenir un témoignage porteur d'espoir, capable d'inspirer bien au-delà de leur propre famille.
Les plus beaux souvenirs marchent sur 2 jambes
Avec le recul, Édith est convaincue que les souvenirs les plus précieux de leur tour du monde ne sont pas forcément les paysages. Bien sûr, les montagnes, les déserts et les océans resteront gravés dans leur mémoire. Mais ce sont surtout les rencontres qui ont façonné leur aventure.
La famille a notamment passé une semaine dans un village isolé de la communauté autochtone Asháninka, au cœur de l'Amazonie péruvienne. Accessible uniquement en avion ou par bateau, ce territoire semblait suspendu hors du temps. Les maisons, ouvertes sur la forêt, n'avaient ni murs ni planchers. Les habitants vivaient encore au rythme de la jungle, de la chasse et de la rivière.
Très rapidement, les enfants avaient oublié la barrière de la langue. Un ballon suffisait à faire disparaître les différences. Laurent et ses frères passaient leurs journées à jouer au soccer avec les jeunes du village, à inventer des jeux, à explorer les environs. Aucun mot n'était nécessaire… Le lien se créait naturellement.
C'est précisément ce que retient Édith. Les plus beaux souvenirs ne sont pas ceux que l'on photographie, mais ceux que l'on partage.
Les séparations, en revanche, ont souvent été déchirantes. Parmi les enfants, Léo vivait ces adieux avec une intensité particulière. Sensible, profondément tourné vers les autres, il tissait rapidement des liens sincères partout où il passait. Chaque départ était une réelle peine pour lui.
Avec le temps, Édith l'a aidé à poser un regard différent sur ces émotions. La tristesse n'était plus quelque chose à éviter. Elle devenait la preuve qu'une rencontre avait compté.
« Tu es triste car tu as vécu quelque chose de beau », lui répétait-elle.
Au fond, c'est peut-être là que réside la plus grande leçon de leur voyage. Les paysages remplissent les yeux, mais ce sont les relations humaines qui remplissent le cœur.
Deux pour tous et tous pour eux
Derrière l’image d’une famille ayant parcouru la planète pendant quinze mois se cachent deux parents qui ont dû apprendre à fonctionner comme une équipe en continu, dans des conditions où rien n’était jamais stable, sauf l’intensité du quotidien.
Pour Édith, voyager en couple avec quatre enfants n’a rien d’une parenthèse romantique. C’est une épreuve d’adaptation permanente, où la fatigue, la faim, les imprévus et l’inconfort deviennent des variables constantes. « Les voyages, ça peut soit souder les couples, soit les casser », lance-t-elle avec un rire lucide. Pendant quinze mois, aucun moment de véritable solitude à deux. Jamais. Et pourtant, une connexion différente s’est installée.
Ce lien ne reposait plus sur les moments volés du quotidien, mais sur une immersion totale dans la même réalité. Tout était partagé : les décisions, les galères, les émerveillements, les crises. Dans ce contexte, la relation de couple a dû devenir fonctionnelle avant d’être romantique. Une équipe capable de se relayer, de reconnaître les limites de l’autre, de prendre le relais sans ego. « Quand tu vois que l’autre est à bout, tu prends la relève », résume-t-elle simplement.
Bien sûr, cette proximité constante a aussi ses tensions. L’irritabilité, la fatigue et l’absence de repères viennent parfois fragiliser l’équilibre. Mais à travers cette pression continue, quelque chose s’est consolidé : la certitude d’être capables de traverser ensemble des situations extrêmes. Une forme de confiance brute, forgée dans le réel, sans filtre.
Le retour et le silence du quotidien
Revenir après quinze mois de mouvement constant n’a rien d’évident. Le choc, toutefois, ne frappe pas tout le monde de la même façon.
Pour les enfants, le passage fut étonnamment fluide. Leur rapport au temps étant immédiat, ils se sont ancrés dans le présent. Ils se sont adaptés, ont changé de rythme et ont reprit une vie scolaire sans rupture majeure.
Pour les parents, en revanche, le retour a été plus abrupt. Passer d’une vie d’intensité continue à une routine plus stable crée un vide inattendu. Le projet de livre, puis le documentaire BLINK sur Disney+, ont agi comme une transition douce, prolongeant le lien avec le voyage. Mais une fois ces projets terminés, le silence du quotidien s’est fait plus présent.
« Là, on se demande : qu’est-ce qui vient après ? », confie Édith.
Heureusement pour la famille, l’action n’est jamais bien loin!
En décembre 2025, voilà qu’ils reçoivent une invitation inattendue : participer à l’émission coréenne Welcome! First Time in Korea, qui suit des familles étrangères découvrant le pays pour la première fois. Une proposition surprenante, mais fidèle à leur esprit d’aventure!
Le séjour s’est vite révélé aussi fascinant qu’éprouvant. Entre un décalage de 15 heures, une équipe de tournage d’une trentaine de personnes présente dès leur arrivée à l’aéroport, et une météo froide et humide, l’expérience était loin des vacances classiques. Le rythme soutenu leur a laissé peu de répit, mais a aussi ouvert la porte à des rencontres marquantes et à une immersion unique dans une culture où la nourriture occupe une place essentielle et profondément valorisée.
Diffusée en quatre épisodes en Corée, leur passage a capté une réalité sans filtre : les rires, les tensions, la fatigue, les moments de complicité et les petits chaos du quotidien familial!
Le mot de la fin
À travers toutes ces expériences, une idée s’impose avec clarté : Voyager n’a jamais vraiment été une histoire de lieux visités.
« On ne choisit pas les épreuves, dit-elle. Mais on choisit ce qu’on en fait. »
Au bout du chemin, il n’y a pas de destination finale, seulement une transformation. Celle d’une famille qui a appris à habiter l’incertitude sans s’y perdre, à traverser le monde sans cesser de se tenir ensemble.
Les images s’estompent, les distances se referment, mais une chose résiste au temps : la trace invisible laissée par ce qu’ils ont vécu.
Une manière d’être au monde, plus lente, plus consciente, plus liée.
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